Vétérinaire de formation, collaboratrice parlementaire et membre du comité scientifique d’Ingenium animalis (IA), Agnès Borie incarne un engagement profond pour la condition des animaux et la recherche scientifique. Son parcours atypique, entre clinique, protection animale et politique, offre un regard lucide et inspirant sur les enjeux actuels de la filière animale.
SON RÔLE ET SA CONTRIBUTION AU COMITé SCIENTIFIQUE D’INGENIUM ANIMALIS
Agnès a rejoint le monde politique en 2019, devenant collaboratrice parlementaire auprès du sénateur Arnaud Bazin, lui-même vétérinaire. En 2024, Pierre Buisson et Dorothée Dorée, respectivement Président et Directrice Générale d’Ingenium animalis, lui proposent d’intégrer le comité scientifique de l’organisation. Portée par la confiance et l’estime qu’elle leur porte, et confortée par des échanges de travail réguliers avec Dorothée Dorée, Agnès accepte volontiers cette proposition.
Son regard, enrichi par une expérience de terrain et une connaissance fine des enjeux réglementaires, apporte une plus-value précieuse au comité. Agnès apprécie particulièrement le dialogue entre les membres, la confrontation des points de vue et la capacité du comité à aborder les sujets complexes avec nuance et ouverture. Elle insiste sur l’importance de la rigueur scientifique et de la complémentarité des expertises pour faire parler les données.
« Ce qui m’intéresse, c’est de mettre à profit les compétences scientifiques diverses des membres, tout en restant sur une base scientifique solide, pour bien lire la donnée. »
UN PARCOURS FAÇONNé PAR LA PASSION ET L’EXPERIENCE DE TERRAIN
Diplômée en 1994 de l’ENVA (École Nationale Vétérinaire d’Alfort), Agnès suit un parcours riche en expériences cliniques. Elle commence à se former en chirurgie aux côtés du Dr Baron (Maisons-Alfort). Durant sept années, elle réalise des stages d’observation, puis occupe des postes de soins et d’aide opératoire.
Au-delà de la technique, chaque étape du parcours de soins compte : l’écoute, l’observation, le diagnostic, le suivi, et l’accompagnement selon les besoins de chaque animal.
« Il est fondamental de considérer l’animal dans sa globalité, depuis son arrivée jusqu’à sa guérison, en dépassant la prise en charge clinique seule, et en intégrant l’ensemble de son environnement ; qu’il s’agisse du cadre humain, de ses conditions ou de son lieu de vie. »
Agnès Borie effectue également un stage en orthopédie à Boston, à l’Angel Memorial Animal Hospital, ainsi qu’en neurologie, à Newmarket en Angleterre. Très tôt, elle s’investit dans la protection animale, soignant les animaux dont les propriétaires ont peu de moyens, ou les animaux sans propriétaire (trouvés ou en attente d’adoption dans des refuges).
Son engagement la conduit à travailler avec de nombreuses associations, guidée par la volonté d’améliorer la condition des animaux avant toute considération financière. Agnès raconte comment, au fil des années, elle se retrouve régulièrement à soigner gratuitement des animaux, et même à accueillir chez elle ceux qui n’ont nulle part où aller. Les associations, y compris les pompiers de Paris, viennent de très loin pour déposer des animaux.
UNE VOCATION EPROUVéE PAR LES REALITéS DU MéTIER
La passion d’Agnès pour la médecine vétérinaire se heurte souvent à la dure réalité du quotidien. Pendant des années, ses journées s’étirent bien au-delà des horaires classiques.
Parmi les souvenirs marquants de sa vie de praticienne, Agnès évoque ces consultations nocturnes, parfois programmées à 22h ou 23h, qui surprenaient les propriétaires d’animaux. Ces moments, loin du stress des urgences, créent une atmosphère particulière, propice aux échanges approfondis avec les propriétaires et leurs animaux.
« La nuit, le climat est différent : on prend le temps, les discussions sont plus longues, plus personnelles. »
La charge mentale est toutefois omniprésente : même en dehors de la clinique, Agnès continue de penser aux animaux hospitalisés, à leur suivi, à leur bien-être. Les vacances sont un défi logistique, tant il est difficile de trouver des remplaçants pour assurer cette continuité des soins.
Lorsque sont évoquées ses réussites professionnelles au cours de sa carrière de vétérinaire praticienne, aucun épisode en particulier ne lui vient en tête.
« J’étais bien évidemment heureuse qu’un animal aille mieux, mais je n’en éprouvais pas un contentement personnel. À l’inverse, j’étais mécontente lorsque je n'arrivais pas à améliorer le sort d'un animal. »
À cette exigence professionnelle s’ajoute la gestion de la vie familiale et la volonté de rester à la pointe des connaissances. Souvent, après ses journées à la clinique, Agnès fait de la veille, lit des articles scientifiques, pour continuer à progresser. Malgré la fatigue, Agnès ne perd jamais de vue sa vocation.
Le parcours d’Agnès témoigne d’une grande exigence mais aussi d’une capacité à faire face à des situations difficiles. Parmi les expériences les plus significatives, elle évoque notamment un épisode douloureux de maltraitance animale qui l’a profondément marquée.
« Je me suis retrouvée face à un homme qui a poignardé sa chienne, juste devant moi… Lorsque je suis allée déposer plainte, les policiers m’ont dit qu’il n’aurait pas fallu s’interposer, car cet homme était connu pour des faits de violence envers des personnes. Pourtant, quand je revis ce moment, je cherche toujours ce que j’aurais dû faire pour l’en empêcher. »
Cette expérience illustre la violence à laquelle elle a été confrontée. Elle a contribué à lui faire prendre conscience de l’unicité de la violence, qui s’exprime à l’encontre des humains et des animaux.
DE LA CLINIQUE A LA POLITIQUE : UN ENGAGEMENT éLARGI
Fin 2018, après des années à vivre au rythme effréné de la clinique, Agnès décide de faire une pause. C’est dans ce moment de transition qu’elle découvre, presque par hasard, la possibilité de s’engager autrement.
Cette transition vers la politique en 2019 n’est pas un renoncement, mais une nouvelle façon d’agir pour la cause animale, à une échelle plus large. Agnès met aujourd’hui son expertise au service de la réflexion législative et de la défense de l’amélioration de la condition des animaux. Le renforcement de l’ordonnance de protection (voir encadré ci-dessous), en est un bon exemple.
Ordonnance provisoire de protection immédiate (loi n° 2024-536 du 13 juin 2024) : pour mieux protéger les victimes de violences conjugales, cette loi a renforcé l’ordonnance de protection par un amendement du sénateur Arnaud Bazin. Le juge peut désormais attribuer à la victime « la jouissance de l’animal de compagnie détenu au sein du foyer ». Ces derniers peuvent en effet être utilisés par l’auteur des violences comme moyen de pression et de chantage, par la menace de mauvais traitements. Plus de 50 % des femmes victimes de violences conjugales dans les foyers avec un animal de compagnie retardent leur départ pour cette raison, et se mettent ainsi en danger.
Son expérience de terrain lui permet d’apporter une vision pragmatique sur l’élaboration de la loi et les enjeux réglementaires, souvent méconnus des vétérinaires praticiens.
Agnès insiste sur la nécessité de résilience, d’abnégation et de remise en question dans les métiers du soin. À travers son parcours, elle adresse un message lucide aux jeunes vétérinaires :
« Ce n’est pas parce qu’on s’oriente vers les animaux que l’on ne doit composer qu’avec eux… Composer avec les propriétaires, c’est parfois plus difficile. Il faut être prêt à s’investir pleinement, à s’oublier parfois. »
VISION ET DéFIS POUR LA FILIèRE ANIMALE
Pour Agnès, l’un des défis majeurs de la filière animale réside aujourd’hui dans l’évolution des méthodes de recherche et l’émergence de nouvelles technologies (organes-sur-puce, organoïdes et méthodes in silico notamment). Elle insiste sur l’importance de ces « New Approach Methodologies » (NAMs), qui privilégient des modèles alternatifs à l’expérimentation animale, et qui sont plus proches de la biologie humaine, plus pertinents et plus efficaces. Ces technologies innovantes permettent non seulement de modéliser la biologie humaine à partir de cellules, tissus et données humaines, mais elles ouvrent aussi la voie à de nouveaux champs de recherche. Le domaine de la médecine personnalisée, par exemple, nécessite de prendre en compte la diversité génétique des patients, ou les maladies rares, pour lesquelles il n’y a parfois aucun modèle existant.
Elle souligne l’avance prise par les États-Unis dans ce domaine, et la nécessité pour l’Europe de moderniser sa réglementation.
Sur la question des données et des technologies, Agnès reste prudente.
« Il faut avant tout être extrêmement méfiant, ne pas leur faire dire ce qu’elles ne disent pas… Apprenons à lire la donnée, pour qu’elle nous permette de trouver des améliorations dans nos rapports avec les animaux. »
Les défis de la filière animale s’inscrivent aussi dans un contexte économique et sociétal en pleine mutation. L’importation croissante de viandes à bas coût, produites dans des conditions moins exigeantes quant à la condition des animaux, crée une distorsion de concurrence, au détriment de modèles d’élevage plus vertueux.
Agnès souligne que cette pression économique met en difficulté les petits élevages, pourtant plus vertueux quant à la condition de vie des animaux. Elle alerte également sur les risques sanitaires liés à la mondialisation et à la concentration des animaux :
« La multiplication des épizooties, favorisée par les mouvements internationaux, les élevages à forte densité d’animaux et les regroupements d’animaux de provenance différente nécessite de repenser la biosécurité et la prévention. »
Face à ces défis, Agnès appelle à une évolution des pratiques, à tous les niveaux – individuel, national et européen. Elle insiste également sur la nécessité de valoriser les élevages vertueux et de renforcer la vigilance concernant la traçabilité des produits animaux.
SOURCES D’INSPIRATION ET ENGAGEMENT PERSONNEL
En dehors de son activité professionnelle, Agnès s’investit dans le bénévolat auprès d’enfants polyhandicapés, une expérience qui l’enrichit humainement.
Elle confie que ses centres d’intérêt ont façonné ses activités. Elle ajoute que le désir de contribuer à aider ceux qui en ont besoin, souvent les plus vulnérables, est au cœur de son engagement, qu’il s’agisse d’animaux ou d’êtres humains.
Le parcours d’Agnès Borie illustre la force d’un engagement guidé par la passion, la rigueur scientifique et l’humanisme. Son témoignage met en lumière la nécessité d’innover dans la filière animale et l’importance de rester fidèle à ses valeurs, même face aux épreuves. À travers son expérience, elle nous rappelle que l’amélioration de la condition des animaux et des humains passe par l’écoute, l’observation et l’action collective, avec exigence, rigueur, humilité et bienveillance.